Le philosophe et pédagogue américain Matthew Lipman (1922-2009), déçu par ses études et son expérience de
professeur de philosophie à Columbia, a imaginé, au début des années 1970, une
façon toute nouvelle de pratiquer la philosophie, lieu privilégié de la
réflexion. Disciple de John Dewey, il a fondé l’IAPC (Institute for the
Advancement of Philosophy for Children) à l’Université Montclair (New Jersey).

Au lieu de
suivre la tradition, c’est-à-dire l’exposé chronologique de l’histoire des
écoles philosophiques, il a conçu – avec son équipe – un vaste programme, de trois ans à l’âge adulte,
pour construire chez les jeunes,
comme garantie de vraie démocratie et d’une citoyenneté responsable, une pensée critique, libre, créative et
vigilante
, qui tende vers l’excellence à partir du questionnement
philosophique spontanément formulé par les enfants au contact d’une situation
problématique.

Les
situations sont fournies par de petits récits réalistes où les personnages ont
l’âge des apprenants, ce qui facilite la compréhension et l’intérêt. La
formation éclôt dans la communauté de
recherche philosophique
(CRP), par un dialogue libre et ouvert entre tous
les participants sur pied d’égalité et dans le strict respect de chacun(e),
sans évaluation autre que celle, bienveillante et constructive, du groupe par
lequel s’élabore le progrès du raisonnement pour aboutir – c’est le but de Lipman
– au jugement le plus adéquat
possible et non à une conclusion définitive imposée par l’autorité du maître ou
par un consensus mou. N’oublions pas que toute solution définitive tue le
questionnement !

En effet,
l’enseignant ou l’animateur doit se comporter comme un simple partenaire se
limitant, au vu de son expérience, à réorienter la discussion ou à faire
avancer l’argumentation, non par des avis, sentences ou conclusions mais par
d’habiles questions, par exemple en demandant un contre-exemple ou sur quels critères
on fonde une opinion. Le rôle du maître est dès lors tout à fait modifié. Cela
nécessite donc un esprit ouvert, un ego modeste et un bon apprentissage qui
renouvelle l’expérience pédagogique traditionnelle. La méthode est applicable
en soi mais aussi à l’intérieur de n’importe quel cours, même en mathématiques
ou en sciences.

Il est
évident que le jeune qui vit cette
démocratie authentique durant des années deviendra un démocrate lucide,
convaincu et engagé, qu’il ne pourra plus supporter l’autoritarisme, tout en
s’accordant à une autorité naturelle et légitime, car il aura acquis un esprit
souple, adaptable aux nécessités objectives de la vie en commun, en se
préservant des manipulations. Sur ce point, Lipman est particulièrement
attentif à développer un sens aigu de la langue, du vocabulaire comme de
l’argumentation.

Ce programme
de Lipman est répandu dans plus de 60 pays et l’UNESCO y est sensible.

L’asbl
PhARE a été créée en février 1992 à la suggestion de Matthew Lipman. Elle
s’efforce depuis de faire connaître le véritable enseignement de Lipman qui
est, sans le dire, un message de laïcité foncière et de libre examen. Mais
aucun pouvoir public ne soutient cette entreprise. Elle a pourtant permis de
rendre disponible en français, grâce aux traductions de Nicole Decostre, une
part de l’œuvre immense de ce pédagogue éclairé, tout droit issu de l’esprit
des Lumières.

Lipman a
compris qu’une éducation émancipatrice doit s’ancrer dès le plus jeune âge mais
que nous avons tous besoin, après les ravages des absolus et des idéologies,
d’un entraînement sérieux à l’autonomie.

Marcel Voisin